La Tour du Trésor des Chartes

Au nord du jardin ducal s'élevait jadis une tour polygonale. Vestige du château médiéval dont elle était peut-être le donjon, elle ne fut pas détruite lors des réaménagements de l'espace palatial pendant la Renaissance. Charles III estima en effet que l'édifice conviendrait parfaitement à l'installation en ses murs des archives ducales . Des aménagements coûteux furent faits dans ce but et la tour fut dès lors connue sous le nom de Tour du Trésor des Chartes. L'édifice resta inchangé jusqu'au règne de Charles IV qui le fit surmonter d'un dôme à arête en 1643. Finalement, après avoir survécu aux guerres contre les Français et aux démolitions opérées sous Léopold, la Tour du Trésor des Chartes fut démolie à l'époque de Stanislas. 

 

Bien qu'elle ne soit pas aussi documentée que nous le voudrions, l'histoire de cet édifice a été riche et il constituait sans nul doute un élément remarquable du Palais des ducs de Lorraine. Nous appréhenderons cet édifice selon un plan chronologique. 

Création de la Tour du Trésor des Chartes

La Palais ducal connu, à partir du règne de René II, une vague de modernisation qui transforma peu à peu l'austère forteresse en une riche demeure renaissance. Pourtant, il semble que le vieux donjon demeura longtemps inchangé, peut-être parce que sa position dominante en faisait un poste de guet non négligeable de l'enceinte nancéienne. Dans le même temps, la transformation du duché de Lorraine en un Etat moderne avait multiplié la bureaucratie et avec elle le soin apporté à la conservation des archives. Ce Trésor des Chartes, auparavant confié à la garde des chanoines de Saint-Georges, était conservé dans l'aile René II depuis que ce prince l'avait fait reconstruire. La salle affectée aux archives devint peu à peu trop exiguë c'est pourquoi Charles III décida vers 1576 de réaménager le vieux donjon pour qu'il abrite le Trésor des Chartes. Cette démarche allait de paire avec la réorganisation complète des archives par Thierry Alix, le président de la Chambre des Comptes, lequel passa trente-cinq années de sa vie à classer et inventorier le Trésor des Chartes. Le fruit de son travail sert d'ailleurs toujours aux historiens actuels ce qui témoigne de sa qualité.

 

Les travaux dans le vieux donjon, confiés à Nicolas La Hière, durèrent près de deux années et ils semblent avoir été de grande importance. En premier lieu, la hauteur de la tour fut réduite et la toiture fut refaite afin de convenir à la destination de l'édifice. Le Plan de Claude de La Ruelle, daté de 1611, montre un toit pyramidal de peu d'élévation, se terminant par une terrasse. Les archives ducales nous apprennent que la couverture de la tour était couverte de cuivre et qu'elle fut régulièrement entretenue en 1595, 1600, 1634 et 1641 (Arch. dép. de M.-et-M., B 7686 ; 7785 et 7693). Comme le note fort justement Hubert Collin, l'absence de charpente avait vraisemblablement pour but de limiter les risques d'incendie (Collin 1997, p. 187). La plate-forme sommitale, mentionnée dans un texte d'archive date de 1608 (Arch. dép. de M.-et-M., B 7708), devait avoir une fonction de guet. On y avait accès par l'escalier centrale de la tour. Le 1er étage de la tour (le seul conservé avec le rez-de-chaussée), fut richement aménagé. Désigné sous le nom de « Chambre du Trésor des Chartes », il fut peint en bleu (Arch. dép. de M.-et-M., B 10 225). L'azurite et cendre d'azur, provenant des mines de Vaudrevange, étaient des pigments très onéreux généralement utilisés pour les voûtes des églises ou des logis princiers (Collin 1997, p. 183). Que Charles III ait ainsi voulu décorer le lieu où étaient conservés les archives ducales montrent l'importance qu'il attachait à cette institution. 

La tour du Trésor des Chartes en 1611 (Claude La Ruelle, Plan de Nancy )
La tour du Trésor des Chartes en 1611 (Claude La Ruelle, Plan de Nancy )

Dès 1578, l'essentiel des aménagements était réalisé et le Trésor des Chartes fut installé dans sa chambre. Les différents documents composant les archives étaient systématiquement classés dans des layettes et des armoires. Le principal danger encouru par le papier était l'humidité. Pour la combattre, on utilisait du musc qui, du moins, masquait les odeurs (Collin 1997, p. 185). Précisons que, d'après les plans datant du XVIIIe siècle, la Chambre du Trésor des Chartes disposait d'une cheminée qui devait également concourir à limiter l'humidité de l'air.

Layettes du Trésor des Chartes dont certaines datent encore du XVIe siècle (cliché Arch. M.-et-M.)
Layettes du Trésor des Chartes dont certaines datent encore du XVIe siècle (cliché Arch. M.-et-M.)

Un difficile XVIIe siècle

Charles III avait doté le duché de Lorraine d'archives remarquables tant par le lieu de leur dépôt que par la qualité de leur organisation. Malheureusement, les guerres vinrent bientôt bouleverser cette rigoureuse institution. La guerre couvant entre la Lorraine et la France, le duc Charles IV fit prélever dans les archives les titres les plus importants (soit six coffres) afin de les mettre en sécurité dans la forteresse de La Mothe. Mal lui en pris car le 16 juillet 1634, la citadelle capitula après quatre mois de siège. Les troupes de Louis XIII s'étant également emparés de Nancy, le roi de France put mettre la main sur l'ensemble du Trésor des Chartes qui fut déplacé à Paris. Il devait y rester jusqu'en 1665 (Collin 1997, p. 188-189).

 

La tour désormais en grande partie vidée n'en continua pas moins à être l'objet de l'attention ducale. Profitant d'une trêve pendant laquelle il avait recouvrer sa capitale, Charles IV opéra une réfection de la couverture de la Tour du Trésor des Chartes. Peut-être avait-elle été endommagée lors du siège de la guerre. Quoi qu'il en soit, il remplaça la toiture en cuivre par un dôme à arêtes terminé par un lanternon. La gravure de Deruet et une peinture de la fin du XVIIe siècle montre qu'il était couvert d'ardoise. Des lucarnes montrent également que les combles étaient aménagés. Les archives montrent que la construction du dôme date de 1643 (Arch. dép. de M.-et-M., B 7799).

Tour du Trésor des Chartes sur un profil de la ville de Nancy par Israël Silvestre
Tour du Trésor des Chartes sur un profil de la ville de Nancy par Israël Silvestre
Tour du Trésor des Chartes sur une vue de la Porte Saint-Louis par Israël Silvestre
Tour du Trésor des Chartes sur une vue de la Porte Saint-Louis par Israël Silvestre

Tour du Trésor des Chartes par Claude Deruet
Tour du Trésor des Chartes par Claude Deruet
Tour du Trésor des Chartes sur un tableau anonyme de la fin du XVIIe siècle
Tour du Trésor des Chartes sur un tableau anonyme de la fin du XVIIe siècle

La destruction de la tour

Après les aménagements opérés par Charles IV, la Tour du Trésor des Chartes ne changea plus d'apparence. En 1665, la France restitua les archives ducales qui furent replacées dans leur tour. Elles n'y demeurèrent pas longtemps : après que cinq années se furent écoulées, Louis XIV envahit la Lorraine et ordonna la saisie du trésor des Chartes et leur convoi à Metz. Ce n'est que lors du traité de Ryswick qu'il accepta de rendre au duc Léopold ses Etats et ses archives. Celles-ci demeurèrent dans leur tour durant son règne tandis que nombre des bâtiments formant l'espace palatial étaient détruits dans le but d'ériger le Louvre de Boffrand. Au départ de François III, une partie des archives fut emmené à Vienne où elles restèrent jusqu'en 1919. Le reste fut plus tard déplacé et finalement emporté à Paris où il se trouve aujourd'hui encore. Quand à la tour, Stanislas la fit démolir en 1743, en même temps que la collégiale Saint-Georges. A son emplacement se trouve désormais le mur séparant le jardin du Palais du Gouvernement de la rue Jacquot. 


Bibliographie spécifique

- COLLIN, Hubert, « Le Trésor des chartes de Lorraine, ses lieux de conservation successifs et les amoindrissements qu'il a subis au  XVIe et au XVIIIe siècle »,  Lotharingia VII, p. 179-195.