Porterie du duc Antoine

Mise à jour (20/12/2018)

 

La porterie du duc Antoine est aujourd'hui probablement un des éléments les plus emblématiques du Musée lorrain pour les Nancéiens et les touristes visitant la Vieille-Ville. Déjà à l'époque des ducs, elle constituait la principale entrée donnant accès aux carrosses à la cour d'honneur. Pour cette raison, la décoration avait été particulièrement soignée et rompait avec l'austérité de la façade. Voulue par Antoine, il s'agit d'un chef-d'oeuvre de la sculpture lorraine mêlant éléments gothiques et renaissances. 

 

Nous évoquerons l'histoire de la porterie avant de la décrire en détail.

Porterie du duc Antoine (cliché personnel)
Porterie du duc Antoine (cliché personnel)

Historique

L'entrée d'honneur de la résidence princière

L'origine de cette porterie est à chercher dans l'agencement du château médiéval qui s'ouvrait également sur la Grande-Rue. Cette première entrée est mentionnée dès la fin du XVe siècle (Alexandre Parayre, 1998, p. 116). Par les archives, nous savons que l'ouverture était une porte à double vantail et qu'un pont-levis permettait de franchir le fossé séparant le château de la ville. Les sources mentionnent également une loge pour le guet. Pierre Simonin n'exclut pas l'existence d'une décoration destinée à rendre plus accueillante l'entrée de la demeure ducale (Pierre Simonin, 1987, p. 325). Il propose comme parallèle l'entrée du château de Void dans la Meuse, qui est surmontée d'une niche contenant une Vierge à l'Enfant. Par manque de documentation, il n'est malheureusement pas possible de vérifier cette hypothèse.

 

Nous ignorons si René II, lorsqu'il commença à remodeler le château ducal, envisageait un remaniement de la porterie. S'il projeta cette transformation, il n'eut en tout cas pas le temps de la réaliser et le crédit de cet embellissement doit revenir à Antoine. La nouvelle entrée fut réalisée conjointement à l'aile à laquelle elle appartient dans les années 1511-1512 (Henri Lepage, 1852, p.31). L'architecte fut Jacot de Vaucouleurs et le principal sculpteur Mansuy Gauvain. La porterie fut très soignée afin de refléter la grandeur du prince qui habitait le palais et qui venait de s'illustrer en Italie aux côtés du roi Louis XII. Sur le plan de l'inspiration, on a souvent parlé de la porterie d'Antoine comme d'une réplique de celle du château de Blois que le duc avait pu voir durant ses jeunes années, en partie passées à la cour de France. Si le parallèle est intéressant, il ne doit pas être forcé (Pierre Simonin, 1987, p. 327). Certes, les deux portails possèdent une statue équestre du souverain et sont flanqués chacun d'une porte piétonne surmontée d'emblèmes (le porc-épic couronné de Louis XII et les armoiries d'Antoine). Cependant, la porterie de Nancy a une ampleur et un souffle renaissance qu'on ne trouve pas sur celle de Blois qui, édifiée entre 1498 et 1503, ne dépasse pas de la corniche et reste résolument gothique avec son double gâble et sa polychromie.

Porterie du château de Blois (cliché wikipedia)
Porterie du château de Blois (cliché wikipedia)

Il y a peu à dire de la porterie d'Antoine entre sa construction et la fin du XVIIIe siècle. En 1527, un menuisier fut chargé d'y installer une cage de chêne (Henri Lepage, 1852, p. 41). Elle était destinée à abriter un corbeau selon une tradition de l'époque. À ce détail près, l'entrée du palais demeura inchangée durant les siècles qui suivirent. 

Dommages et restaurations

À Nancy comme dans le reste de la France, les excès de la Révolution furent funestes aux anciennes demeures princières. Conformément à la loi du 14 août 1792 autorisant la destruction des symboles de l'Ancien Régime, la municipalité nancéienne  décida, en septembre 1792, de mettre à bas la statue équestre d'Antoine et les armoiries qui embellissaient la porterie (Christian Pfister, 1909, p. 15). Privée de ces ornements mais néanmoins épargnée d'un sort plus funeste, la porterie d'Antoine survécut. On peut également supposer que le manque d'entretien causa des dommages. Des dessins réalisés avant les restaurations nous fait connaître l'état de la porterie dans la première moitié du XIXe siècle. Outre les niches laissées vides par l'absence de la statue et des armoiries, des pinacles sont brisés. On notera que les putti faisant office de tenants de l'écu armorié au-dessus de la porte Masco ont été épargné par les Révolutionnaire. La majeure partie des reliefs semblent en revanche être restés bien lisibles. 

En 1845, un membre du Conseil général de la Meurthe proposa une motion visant à débloquer l'argent nécessaire pour restaurer le portail du palais ducal (Christian Pfister, 1909, p. 15). En dépit des subsides accordés, les travaux ne commencèrent pas avant 1848. Le sculpteur alsacien Reiber fut chargé de la décoration générale, mais un concours fut organisé pour la restitution de la statue équestre. Il fut remporté par Giorné Viard qui la réalisa en pierre de Jaumont. La nouvelle statue fut placée en 1851 dans sa niche où elle est restée jusqu'à aujourd'hui.

 

Il ne semble pas que la porterie ait souffert de l'incendie qui ravagea le Musée lorrain en 1871 et le reste de son histoire fut relativement paisible. Mentionnons seulement que lors de la Première Guerre mondiale, de gros efforts furent faits pour protéger le monument qui demeura intact en dépit des bombardements allemands qui touchaient la Vieille-Ville.

Vue de la Porterie pendant la Grande Guerre
Vue de la Porterie pendant la Grande Guerre

Structure et ornementation

L'intérêt de la porterie d'Antoine réside dans sa décoration particulièrement soignée qui contraste avec la sobriété du reste de la façade. Nous allons tout d'abord nous intéresser à sa partie basse marquée par les portes, puis à sa partie centrale avec la statue du duc et ses armoiries et, enfin, à sa partie haute s'élançant depuis la corniche.

La partie basse

De même que la porterie de Louis XII à Blois, celle d'Antoine à Nancy comporte deux entrées : une porte cochère, pour les carrosses et cavaliers, et une porte piétonne, placée à gauche, que l'on désigne sous le nom de porte Masco.

 

Les portes d'origine ne sont pas documentées et celles que nous voyons aujourd'hui ont été refaites en 1891 (Christian Pfister, 1909, p. 12 ; JSAL 1888, p. 53). Il s'agissait, aux yeux de Louis Lallement, qui fut l'initiateur du projet, de parachever la restauration du palais. Émile Boeswillwald proposa des portes sculptées, mais le devis étant trop élevé, il fallut se contenter d'un travail plus simple. Notons cependant la discrète croix de Lorraine qui orne la serrure de la porte Masco. 

Les portes elles-mêmes n'ont donc que peu d'intérêt. En revanche, la décoration sculptée qui les entoure est particulièrement raffinée. Le mérite en revient au sculpteur Mansuy Gauvain qui nous livre ici une oeuvre majeure de la Lorraine du début du XVIe siècle. 

 

La porte cochère

 

La grande porte cochère s'inscrit dans un arc de plein cintre encadré par deux pieds-droits. l'ensemble est, comme nous allons le voir, orné de reliefs.

 

- Les pieds-droits

 

Les deux pieds-droits encadrant l'ouverture portent des motifs qui, sans être identiques, ont la même composition. En bas, sur un sol marqué par la végétation, se tiennent deux putti qui soufflent dans de longues trompes et soutiennent un axe sur lequel différents trophées sont placés :

  • une cuirasse antique. Celle de gauche semble porter un soleil radié tandis que celle de droite st plus sobre.
  • un bouclier rond dont l'ombon représente une fleur. Derrière sont croisées deux épées dont une à la lame courbe.
  • des instruments de musiques militaires soit un tambour, une trompette et deux fifres.
  • un carquois empli de flèches et un arc.
  • un casque fantaisiste orné de cornes de béliers.
  • un carquois avec un visage grimaçant et une masse.
  • deux boucliers croisés et deux hallebardes.
  • au sommet trône un bucrane et deux torches croisées. Notons que sur le dessin de Jean-Joseph Thorelle datant d'avant la restauration, la tête de bœuf est remplacée par une cuirasse comparable à celle au bas de pied-droit. S'agit-il d'une inattention de l'artiste ou d'une modification opérée par le sculpteur Reiber ?

De face, les pieds-droits ont donc pour thème la victoire guerrière ce qui fait écho au pouvoir militaire du duc. Les autres faces des pieds-droits sont également très ornés mais elles ne semblent pas avoir de thème particulier. La décoration est composée de candélabres, de putti, de coquilles et d'animaux fantastiques.

Les pieds-droits s'achèvent par des chapiteaux décorés de motifs végétaux et animaliers. Aux angles s'élancent des chimères ailées. Notons également la présence d'un homme accroupi dont la nudité n'a pas été censurée au XIXe siècle.

- Les voussures

 

L'arc de plein cintre au-dessus de l'ouverture est porté par deux petits chapiteaux. Situés bien en dessous de ceux des pieds-droits, ils portent des décorations différentes : celui de gauche est couvert de motifs végétaux tandis que celui de droite contient une chimère ailée dont les détails sont malheureusement effacés. Précisons qu'à ces chapiteaux intérieurs répondent deux autres de part et d'autre des pieds-droits. Celui de gauche est lié à la porte Masco et ne surprend pas. En revanche, celui de droite (qui porte une figure humaine) apparaît isolé, comme si une seconde porte piétonne avait été envisagée. 

Les voussures proprement dites comprennent quatre frises sculptées :

  • la plus proche de la porte contient des chimères adossées, affrontées ou entrelacées. On y voit également un chien ainsi que deux figures humaines. La plus grande semble menacer le chien avec un rocher tandis que la seconde combat une chimère.
  • la deuxième frise contient de nombreux végétaux. On observe aussi des cornes d'abondance, des putti ainsi que deux têtes vues de face. L'une d'elle semble être un âne tandis que l'autre est humaine quoique également pourvue de longues oreilles. Il s'agit probablement d'une référence au roi Midas, personnage mythologique affublé de ces organes par Apollon en guise de punition pour avoir préféré la musique du satyre Marsyas à celle du dieu.
  • la troisième frise est coupée par une ligne horizontale qui la sépare en trois parties. Celles de gauche et du milieu ont comme élément central un visage de face entouré de végétation et de chimères. Celle de droite en revanche ne comporte que des chimères.
  • la dernière frise reprend les mêmes éléments que les précédentes. On y retrouve des chimères, des putti qui semblent se combattre, des motifs végétaux et un chérubin.

 

La porte Masco

 

La porte piétonne à gauche de celle destinée aux carrosses porte le nom de porte Masco. Ceci est lié à une légende lorraine narrée par l'abbé Lionnois (1811, p. 45). On dit que depuis la victoire que René II avait remporté avec l'aide des Suisses sur le Téméraire, les ducs avaient eut soin de posséder dans leur ménagerie un ours, animal symbole de la ville de Berne. Sous le règne de Léopold, l'animal se nommait Masco et il logeait dans une cage placé sous la petite porte. Or, durant l'hiver 1709, qui fut particulièrement rigoureux, un pauvre petit Savoyard transi de froid se serait glissé dans la cage pour profiter de la chaleur de son occupant. Masco le réchauffa et partagea avec lui sa nourriture. Au bout de plusieurs nuits semblables, l'enfant fut découvert et le duc, mit au courant de cette curieuse aventure, le fit venir à Lunéville où il le combla de bienfait. Cette légende de Masco, car rien ne prouve son authenticité, eut par le passé une certaine notoriété et elle fut l'objet d'un poème en vers de M de Caumont à l'Académie de Stanislas sous la Restauration (Christian Pfister, 1909, p. 20-21). 

 

- Le pied-droit et les chapiteaux

 

La porte Masco est de forme rectangulaire. Elle ne possède qu'une unique pied-droit, à gauche, celui de droite se confondant avec celui de la porte cochère. Ce pied-droit est orné de candélabres élégants mais un peu abîmés par les siècles. Les deux chapiteaux offrent une certaine unité par ils sont tous deux décorés de motifs végétaux et de créatures ailées. Quant au linteau, il est orné d'une frise végétale.

- Le blason ducal

 

La porte piétonne est surmontée d'un tympan décoré de motifs végétaux où figure l'écu ducal soutenu par deux putti. Ils sont d'origine même si une comparaison avec le dessin de Jean-Joseph Thorelle montre que Reiber, qui restaura les sculptures au XIXe siècle, cacha le sexe de celui de droite. La composition héraldique est quant à elle une reconstitution complète car celle du XVIe siècle fut détruite à la Révolution. L'écu est surmonté d'un heaume couronné dont l'observateur peut admirer la finesse. Damasquiné, il semble porté un médaillon qui pourrait être celui de l'ordre de Saint-Michel, dont le duc Antoine était chevalier. Reiber a pousser le détail jusqu'à sculpter le visage du prince sous le ventail du casque. Le casque porte comme cimier un aigle éployé et couronné portant une croix de Lorraine.

La composition héraldique de la Porte Masco (cliché personnel ; 2016)
La composition héraldique de la Porte Masco (cliché personnel ; 2016)

- Le singe cordelier

 

La porte Masco s'achève par un pinacle, à gauche dans le prolongement du pied-droit, ainsi que par un gable central orné de feuillage. À son sommet se trouve l'une des sculpture les plus connues de la porterie. Elle se présente sous la forme d'un singe assis tenant un livre. Il porte le vêtement des frères franciscains. La légende veut qu'un cordelier ayant critiqué son travail, le sculpteur l'ait immortalisé sous des traits peu flatteurs. D'autres hypothèses ont existé qui ne tenaient pas compte de la chronologie (Christian Pfister, 1909, p. 19-20). Certains y ont ainsi vu une critique des moines se convertissant au protestantisme (cinq ans avant les 95 thèses de Luther) ou une caricature du cardinal Charles de Lorraine (douze ans avant sa naissance).

 

À la Révolution, cette sculpture irrévérencieuse fut jugée anticléricale et épargnée. À en croire Jean Cayon, le singe aurait même été mis en peinture pour le rendre plus visible (1847, p. 10). Aujourd'hui et bien qu'il ait retrouvé sa couleur naturelle, on peut regretter qu'il soit amputé de son bras droit.

 

Un moulage du singe cordelier est conservé au Musée lorrain (Inv. III.560.E).

Le singe cordelier (cliché www4.ac-nancy-metz.fr)
Le singe cordelier (cliché www4.ac-nancy-metz.fr)

La partie intermédiaire

Le cœur de la porterie est marqué par la succession de deux niches, la première destinée à accueillir la statue d'Antoine et la seconde portant ses armoiries.

 

La niche de la statue équestre

 

La statue du duc Antoine trône dans une niche en arc surbaissée. Après une frise végétale courant sur la voussure, son intrados est orné de festons tant vers l'extérieur que contre le mur. Contrairement à la niche de la statue de Louis XII à Blois, le fond de la niche est nu, dépourvu d'emblèmes peints ou sculptés. Seuls les côtés et la voûte sont ornés de reliefs comparables à ceux que nous avons vus sur le registre inférieurs (végétaux, putti).

La niche contenant la statue du duc (cliché personnel ; 2016)
La niche contenant la statue du duc (cliché personnel ; 2016)

- Un duc triomphant

 

La statue équestre ornant la niche centrale de la porterie représente le duc Antoine. Âgé peu ou proue d'une vingtaine d'année, il est figuré sur son cheval cabré alors qu'il brandit son épée. 

 

Le sculpteur et son commanditaire ont-ils voulu représenter un événement particulier ? Si le principal titre de gloire de René II est sa victoire de Nancy sur le Téméraire, celui d'Antoine est sa victoire de Saverne sur les Rustaud. Aussi, une croyance populaire a longtemps voulu que ce soit le duc victorieux des Protestants alsaciens qui soit représenté sur la porterie. Comme l'a montré Christian Pfister, cette interprétation ne peut être retenue car la statue date de 1511 tandis que la guerre des Rustaud n'eut lieu qu'en 1525 (1909, p. 14). Pour la même raison, il ne peut s'agir de l'évocation de sa participation à la bataille de Marignan en 1515. Si cette statue fait référence à une bataille remportée par le jeune Antoine, cela ne peut être que celle d'Agnadel en 1509 où il s'illustra en combattant aux côtés de Louis XII et du célèbre chevalier Bayard. Cette grande victoire française sur les Vénitiens fut le premier fait de guerre du duc de Lorraine qui aurait très bien pu vouloir l'immortaliser. 

 

Pierre Simonin s'est interrogé sur l'origine de cette statue et en particulier sur sa position cabrée (2006, p. 330). Il faut en premier lieu rappeler qu'en sculptant son oeuvre, Mansuy Gauvain réalisait la première statue équestre d'un duc de Lorraine. Ce n'est qu'en 1633 qu'une représentation de René II fut placé sur la fontaine de la Place Saint-Epvre. L'artiste du XVIe siècle pu s'appuyer sur les modèles offerts par les sceaux. Cependant, ce sont les représentations de Saint Georges qui semblent être les meilleurs parallèles. Le saint-chevalier est d'ailleurs généralement représenté sur un cheval cabré au-dessus du dragon qu'il terrasse. Ce point est important puisque la lance et le monstre offrent un appui au poids du cavalier que les pattes postérieures de la monture ne pourraient soutenir seules. De fait la plupart des cavaliers sculptés au Moyen-Age sont représentés au pas. C'est le choix qu'a fait Louis XII à Blois. Pour Antoine, l'élan de sa monture est autorisée par un massif végétal qui joue ici le même rôle que le dragon. Symboliquement, le prince apparaît aussi comme un nouveau Saint-Georges.

 

La statue de Mansuy Gauvain est de fait pleine de symboles. Sur ses vêtements, le duc porte ainsi les armes simples de Lorraine ainsi qu'un semis de croix de Lorraine et de bars adossés. De même, la housse de la monture est couverte d'emblème. On retrouve les croix de Lorraine et de Jérusalem, les bars ainsi qu'un bras armé hissant d'une nuée et tenant une épée. Ce motif, présent sur les monnaies ou les étendards des ducs depuis René II, est lié à un verset de la prière du Magnificat ici absent mais qui l'accompagne habituellement : « Fecit potentiam in brachio suo » soit « Déployant la puissance de son bras ». Les bords de la housse portent également la devise personnelle d'Antoine « J'espère avoir ». Pour finir, revenons au massif végétal qui soutient la statue équestre, il n'a pas qu'un but pratique. Il s'agit d'un chardon, emblème marial adopté par René II qui devint après 1477 le symbole de la ville de Nancy pour rappeler sa résistance aux Bourguignons.

 

- Les statues de Mansuy Gauvain et de Giorné Viard

 

Aux cours des siècles, deux statues équestres représentant le duc Antoine se sont succédées dans la niche centrale de la porterie.

 

La première était l'oeuvre de Mansuy Gauvain. Les comptes du receveur général nous donnent de nombreux renseignement à son propos (Henri Lepage 1849, p. 103-105). Désignée comme « le portrait de Monseigneur qui est à cheval sur le portal » dans les textes d'archive, la statue était en pierre provenant de Savonnières-en-Perthois. Mansuy Gauvain alla en personne à la carrière pour choisir les trois pierres qui allaient constituer le groupe statuaire. Une fois celui-ci sculpté, un charpentier nommé Claude Liebault fabriqua un chariot pour le convoyer depuis l'atelier de l'artiste jusqu'au palais. C'est ainsi qu'en 1511, la statue fut hissée sur la façade et mise dans la niche de la porterie où elle devait rester. Jean, le sellier-éperonnier de la cour, compléta l'oeuvre en confectionnant un mors et des éperons en métal qu'il fixa sur la pierre. Cette statue demeura en place jusqu'en 1792, date à laquelle elle fut détruite sur ordre de la municipalité. 

Statue d'Antoine sur la Table X de la Pompe funèbre de Charles III gravée par Friedrich Brentel (cliché Institut national d'histoire de l'art)
Statue d'Antoine sur la Table X de la Pompe funèbre de Charles III gravée par Friedrich Brentel (cliché Institut national d'histoire de l'art)

Dans le cadre de la restauration du palais ducal, il fut très tôt envisagé de rétablir la statue équestre d'Antoine. Dès 1848, un concours eut lieu qui opposa les sculpteurs Giorné Viard et Reiber. Le projet du premier fit sensation. Aussi, en attendant que le groupe en pierre soit achevé, une copie grandeur nature en plâtre fut réalisée (soit 2,50 m de haut sur 2,50 m de long). En 1850, elle fut installée dans la niche de la porterie à l'occasion de la 17e session du Congrès scientifique de France et la qualité du travail de Giorné Viard fut une nouvelle fois très remarquée. Finalement, l'année suivante, la statue définitive fut hissée à la place qui lui revenait et où elle se trouve toujours. Le sculpteur toucha pour son travail une somme de 1800 francs (Christian Pfister 1909, p. 16). Quant au modèle en plâtre, il fut donné par l'artiste en février 1852 au Musée barrois alors installé dans l'Hôtel de Florainville. Le conservateur Théodore Oudet lui consacra une notice désormais introuvable. Exposé dans le "Salon de peinture" à la fin du XIXe siècle,  le modèle n'est aujourd'hui plus localisé.

 

La reconstitution de Giorné Viard est d'une grande qualité. Il faut noter le soucis de l'artiste de demeurer proche du modèle original (dont il ne pouvait avoir connaissance que par la gravure de Friedrich Brentel). Relevons cependant la différence concernant la pierre utilisée. En effet, tandis que la statue de Mansuy Gauvain était en pierre de Savonnières, celle de Giorné Viard est en pierre de Jaumont plus chargée en oxyde de fer et, par conséquent, plus ocre. On peut supposer qu'en raison de cette différence de coloration, la statue d'Antoine actuelle se détache davantage du fond de la niche que celle qui l'a précédée.

 La niche armoriale

 

Au-dessus de la statue se trouve une seconde niche, moins profonde mais beaucoup plus haute. Elle est ornée d'une frise végétale et sommée d'un putto et d'une chimère. Cette niche contient un fenestrage qui renforce l'impression de verticalité. S'en détache une contre-courbe brisée. Outre les panaches de feuillages, on retrouve les figures habituelles, un putto soufflant dans une trompe et une chimère mordant sa queue, qui s'élancent vers l'extérieur.  La chimère est peut-être une restauration fautive de Reiber car il s'agissait selon l'abbé Lionnois d'un aigle jouant de la trompe (abbé Lionnois, 1811, p. 45). Le dessin de Jean-Joseph Thorelle ne tranche pas la question puisque l'animal ressemble davantage à une chimère mais qu'il tient bien un instrument de musique. A l'intérieur de la contre-courbe brisée  se trouvent deux antres putti.

L'intérieur de la contre-courbe est occupé par un écu aux armes pleines de Lorraine sommé d'un heaume finement damasquiné dont les lambrequins retombent de part et d'autre. Ce casque, orné de la couronne ducale, est surmonté d'un aigle éployé également couronné. Celui-ci a autour du cou un collier auquel pend une croix de Lorraine. Ces sculptures ont été brisées à la Révolution et refaites en pierre jaune de Jaumont au XIXe siècle. Il est probable que Reiber ait apporté autant de soin à la sculpture de cette composition qu'il l'a fait pour celle de la porte Masco mais la hauteur rend les observations moins aisées.

La niche portant les armes ducales (cliché personnel ; 2016)
La niche portant les armes ducales (cliché personnel ; 2016)

La partie haute

L'une des différences entre les porteries de Blois et de Nancy est que celle de la cité ducale n'est pas bornée par la corniche. Bien au contraire, elle s'élance à plusieurs mètres au-dessus de celle-ci donnant une impression de verticalité à laquelle aurait pu nuire les arcs de plein cintre et surbaissé des registres inférieurs.  Il y a là un héritage gothique qui, comme dans le reste du monument, n'est cependant pas exempt d'une esthétique renaissance. 

 

Notons qu'en 1884, Émile Boeswillwald proposa de mouler cette partie haute de la Porterie. Réalisé par Jean Pouzadoux, ce moulage est aujourd'hui à la Cité de l'Architecture et du Patrimoine à Paris (Inv. MOU.00660).

Jean Pouzadoux, Moulage du couronnement de la Porterie, Cité de l'Architecture et du Patrimoine Inv. MOU.00660 (collections.citedelarchitecture.fr)
Jean Pouzadoux, Moulage du couronnement de la Porterie, Cité de l'Architecture et du Patrimoine Inv. MOU.00660 (collections.citedelarchitecture.fr)

 

 Pilastres et pinacles

 

La structure est donnée par six pilastres ornés de candélabres. Les quatre pilastres extérieurs (couplés deux à deux) prolongent les pieds-droits qui entouraient la porte tandis que les deux pilastres intérieurs s’appuient sur la niche armoriale. Ils sont reliés par des arcs-boutants décorés de festons.

 

Les pinacles inférieurs

 

Outre les reliefs qui les ornent, ces pilastres sont intéressant pour les pinacles qui les couronnent. Quatre de petite taille se trouvent à la hauteur de la corniche. Leur base correspond à ce que l'on retrouve sur ceux sommant les contreforts de la façade orientale de l'aile : une coquille et deux dauphins accolés tête en bas. Au sommet se trouve une statuette qui varie selon les pinacles. On trouve de gauche à droite :

  • un bœuf prêchant depuis une chaire. En dépit de sa toison qui peut lui donner l'apparence d'un bélier, son identification est appuyée à la fois par le témoignage de l'abbé Lionnois qui le jugeait très bien fait (1811, p. 45) et par le sens général sur lequel nous reviendrons. Il semble que ce bœuf, très appliqué à son ministère, ait eu par le passé une certaine célébrité (Christian Pfister, 1909, p. 18) et que, selon une ancienne plaisanterie nancéienne, il figurait parmi les merveilles de la ville avec le portail de l'église des sœurs grises dans la rue des Dominicains et le pont Mouja dans la rue du même nom. Cependant, tandis que les deux autres "merveilles" étaient purement fictives, le bœuf est réel. Un moulage réalisé par Jean Pouzadoux en 1884 est conservé au Musée lorrain (Inv. 39.7.10).
  • un porc tenant un étendard. Il semble s’agir d'une reconstitution fautive de Reiber car l'abbé Lionnois y avait vu un aigle (1811, p. 45). Un moulage réalisé par Jean Pouzadoux en 1884 est conservé au Musée lorrain (Inv. 39.7.11).
  • un lion accroupi à la gueule ouverte.
  • un enfant nu. Un dessin de Victor de Bouillé réalisé avant la restauration de Reiber montre qu'il est d'époque.

Grâce aux corrections autorisées par le témoignage de l'abbé Lionnois, le programme sculptural de l'artiste apparaît clairement : le bœuf, l'aigle, le lion et l'homme formaient le tétramorphe soit les symboles respectifs des quatre évangélistes (Christian Pfister, 1909, p. 18).

Les pinacles supérieurs

 

Quatre grands pinacles achèvent les pilastres les plus élevés. Leur décoration comprend plusieurs registres ornés de têtes animales et humaines. Ils portent également des statuettes :

  • un enfant accroupi. Il s'agit d'une invention de Reiber qui fait écho au personnage des pinacle inférieurs. 
  • un ours s'appuyant sur un bâton. Il s'agit d'une invention de Reiber. 
  • un bélier prêchant depuis une chaire. Il s'agit d'une invention de Reiber qui a pour but de faire écho au bœuf des pinacles inférieurs.
  • un lion accroupi à la gueule ouverte. Il est d'origine car l'abbé Lionnois le mentionne (1811, p. 45) et un dessin de Victor de Bouillé, datant d'avant la restauration, le représente. 

Ces pinacles sont en grande partie des reconstructions du XIXe siècle. Seul le lion fait exception ce qui a fait supposé à Christian Pfister qu'il s'agissait là aussi du tétramorphe (1909, p. 18). C'est probable mais invérifiable à défaut de représentations plus anciennes. Un mot doit être dit des reconstitutions des pinacles par Reiber. Le sculpteur alsacien semble ne pas avoir vu pleinement la dimension religieuse qui apparaît ici avec les symboles des évangélistes. Considérant peut-être ces sculptures comme des fantaisies artistiques, il remplaça celles qui étaient perdues en s'inspirant d'un relief du XIIIe siècle de la cathédrale de Strasbourg représentant une messe des animaux. Détruite en 1685, cette oeuvre caricaturait le clergé en lui donnant l'apparence d'animaux jugés négatifs (Pierre Jacob, 2015). 

Tobias Stimmer, La Messe des animaux in Pierre Jacob 2015
Tobias Stimmer, La Messe des animaux in Pierre Jacob 2015

Les têtes affrontées

 

Les deux pilastres centraux enserrent une fausse lucarne renaissance. Si les deux carreaux inférieurs ne contiennent que des motifs floraux, ceux du dessus portent deux têtes casquées. Leur identification a longtemps été incertaine. Surinterprétant un passage de l'abbé Lionnois qui les mentionne comme « des têtes coiffées selon les costumes des guerriers du temps des ducs René et Antoine qui ont fait faire cet ancien palais » (1811, p. 45), on a voulu y voir les portraits des deux ducs. Pour cette raison, la tête de gauche a servit de modèle pour le buste de René II qui orne la porte de la Craffe depuis 1861. On notera la croix de Lorraine qui a été ajoutée sur la cuirasse. Cependant, la comparaison avec les autres représentations des deux princes a fait douter de cette interprétation traditionnelle. Christian Pfister n'excluait pas d'y voir les portraits imaginaires des deux fondateurs (réel et imaginaire) de la dynastie lorraine : Gérard d'Alsace et Godefroy de Bouillon (1909, p. 16-17). Ces interprétations sont néanmoins gratuites et ces têtes ne sont sans doute que des figures grotesques dans le goût de l'époque. La fantaisie avec laquelle les casques sont sculptés montrent que leur but premier est ornemental.

Cette fausse fenêtre est surmontée d'une frise florale, d'une coquille et d'un gable orné de feuillages et de deux dernières chimères. L'ensemble atteint les dix-huit mètres de hauteur.